Elle était formidable tant qu’elle obéissait

Autopsie d’une admiration morte au contact d’un cerveau en état de marche.

INSTITUT EUROPÉEN D’ANTHROPOLOGIE CARDIAQUE
Dossier nº ARA-01 — Auréole Relationnelle Amovible
Sujet examiné : femme adulte, vivante au moment des faits. C’est déjà beaucoup lui reprocher.
Incident : utilisation de la pensée hors des conditions prévues au contrat.
Odeur : canalisation affective mal ventilée et propriété contrariée.

La morale avait déjà dormi dans le lit

Avant de disséquer l’auréole, ramassons la culotte sale sous le sommier.

L’autrice de tous les messages de cet article n’arrive pas de l’extérieur, portée par un nuage de sollicitude et la noble mission de sauver une inconnue. C’est la femme qui, pendant plus d’un an, s’est tapé le compagnon du sujet tout en participant au mensonge qui tenait la compagne officielle hors de sa propre histoire.

Plus d’un an.

On ne parle pas d’une collision de bassins dans un couloir mal éclairé ni d’un égarement pelvien entre le prosecco et le vestiaire. Un an.

Pendant cette occupation discrète du territoire conjugal, elle avait décrété que la femme trompée « n’était pas un problème « .

Formulation remarquable.

La personne dont on occupait le couple à son insu venait d’être classée parmi les incidents mineurs : batterie faible, ralentissement à prévoir vers dix-huit heures. On ne lui avait évidemment pas demandé son avis. Les paillassons participent rarement aux réunions.

Le problème a commencé lorsque « pas un problème » a ouvert la bouche.

Elle a découvert le bail clandestin, ramassé ce qui restait de son système nerveux et décidé, horreur, de parler avec son compagnon.

C’est alors que l’ancienne occupante du lit s’est avancée avec ses cœurs, ses confidences, ses diagnostics et sa carte de fondatrice de la sororité. Après avoir participé pendant plus d’un an à la trahison, elle venait expliquer à la femme trahie comment ne pas la trahir, elle.

Il fallait oser. L’Institut a d’abord soupçonné une migration massive du culot jusque dans la boîte crânienne.

On s’était tapé le compagnon. Restait à obtenir la garde alternée du cerveau de la compagne.

Le lit ne suffisait plus. Il fallait le conseil d’administration.

Sainte Nitouche, cuisson 11 minutes

La société adore les femmes libres. Elle en imprime sur des sacs en toile, entre une vulve saumon et une sorcière ménopausée. C’est pratique, une femme libre sur un tote bag : elle porte les poireaux, ne contredit personne et passe à trente degrés avec les torchons.

La vraie hésite, se trompe de sortie et conserve malgré tout la propriété de ses jambes.

Quelle conne.

Autrefois, pour fabriquer une sainte, il fallait mourir convenablement, produire deux ou trois miracles et patienter le temps que plusieurs vieillards en robe vérifient si le cadavre avait bien respecté le règlement intérieur. Aujourd’hui, onze minutes suffisent.

Prendre une femme fraîchement éventrée. Ouvrir le conduit auditif.

Verser des confidences encore tièdes, deux blessures comparées, un ennemi commun et trois messages envoyés après minuit. Ajouter un « tu mérites mieux » lubrifié au petit cœur violet. Bien secouer. Si le discernement remonte à la surface, l’écumer avec une cuillère.

Placer 11 minutes au micro-ondes.

À la sonnerie, la femme ressort légèrement moite, les cheveux collés au front et une barquette à lasagnes soudée sur le crâne. Félicitations : vous avez une sainte.

Le certificat d’origine a été retrouvé dans les archives :

 » Ma pauvre… sors de cette famille dès que tu peux malgré tout… tu es trop gentille et trop pure pour eux…  » Archives non amnésiques de l’IEAC, pièce 041.

« Trop pure pour eux. «  La phrase glisse comme une crème hydratante. À l’intérieur, piège à rats galvanisé.

Pure : fonction attribuée à la femme tant qu’elle reste dans l’emballage.

Elle sera la bonne personne au milieu des monstres. La lucide. La guerrière. Celle qui confirme, qui sort par la porte indiquée et qui ne revient surtout pas chercher un souvenir au fin fond d’une benne. La nuance est interdite : elle laisse des traces.

La liberté est comprise dans l’offre, coincée entre la notice et le string. Jolie de face. Derrière, quelqu’un tient l’élastique.

Game Ovaire.

La con-fidence prend possession des lieux

Les confidences rapprochent. C’est humain. Certaines, pourtant, n’entrent pas pour se déposer. Elles arrivent avec un pied-de-biche, mettent leurs chaussures dans l’entrée et demandent où se trouve la chambre conjugale.

On vous confie une peur, une blessure, des accusations, des souvenirs graves. Vous écoutez. Puis, sans lecture préalable des conditions générales, vous découvrez que l’écoute comportait une cession de 51 % du cortex préfrontal. Sous le cœur violet, surprise : un acompte.

Le compliment suit. Petit suppositoire de sororité, lisse et tiède. Une fois introduit, il déplie deux crochets, une caméra et un formulaire d’autorisation de penser. Si votre prochaine décision ne correspond pas au récit injecté, l’appareil sonne.

Vous n’êtes plus une personne. On verse. Vous contenez. Vous absorbez sans bruit. La poche de stomie émotionnelle doit rester étanche et, si possible, dire merci.

 » Ce sont des personnes toxiques qui ne méritent pas que tu essayes d’arranger quoi que ce soit pour eux… Tu es mal, et tu as clairement le “syndrome de l’infirmière », mais tu mérites mieux que ça…  » Archives non amnésiques de l’IEAC, pièce 062.

Le diagnostic est remarquable. Aucun examen, aucune anamnèse, aucun dossier. Deux pouces, un téléphone et voilà, Hippocrate peut retourner d’où il vient.

Dirigée vers la personne qui parle, elle s’appelle bonté. Qu’elle déborde vers un autre être humain et paf : syndrome. La gentillesse change donc de statut selon le tuyau qu’elle emprunte. À droite, vertu. À gauche, maladie. Tout droit, fosse septique. En clair, vous pouvez comprendre, mais dans le bon conduit.

Le cerveau n’était pas compris dans l’offre

Puis la sainte bouge.

À peine. Une fesse quitte le piédestal.

Elle parle avec son compagnon. Elle prend du temps. Elle pose des conditions, observe, doute, refuse de convertir une parole grave en ordre d’exécution et finit par prendre une décision.

Elle l’avait pourtant annoncée sans danser nue autour d’une chèvre :

 » Si je fais aujourd’hui le choix de rester, ce n’est ni par naïveté, ni par peur, ni parce que je m’oublie. […] Je te demande de reconnaître que ma décision est réfléchie, informée et pleinement consciente.  » Archives non amnésiques de l’IEAC, pièce 068.

Ici, une adulte dit simplement : la décision est la mienne.

Elle peut avoir raison, se tromper ou foncer dans le mur avec toute l’élégance d’un éléphant bourré sur les marches de l’Elysée. Elle révèle un détail devenu obscène : elle réfléchit.

La décision est aussitôt couchée sur une table d’examen. Jambes dans les étriers. Néon dans la gueule. Tout le monde met des gants, personne ne les lave. On palpe les motivations, on écarte les nuances et l’on introduit le spéculum moral jusqu’au fond du choix.

Conclusion : inflammation sévère de l’autonomie avec écoulement de volonté.

La seule personne à laquelle on ne demande pas son avis est celle dans laquelle tout le monde vient de fourrer l’instrument.

Le sanctuaire panique. La Vierge est descendue de sa niche, a pissé dans le bénitier, allumé une cigarette avec le cierge pascal et demandé le remboursement de ses apparitions. Un ange vomit une hostie dans la photocopieuse. Une religieuse perd son voile dans le destructeur de documents.

Sur l’écran :

ERREUR 403 : UN ÊTRE HUMAIN EST DÉJÀ CONNECTÉ À CE CERVEAU.

Merci de retirer vos doigts.

Neuf heures six, café compris

À 9 h 56 :

 » Par contre, toi, tu es une guerrière. « 

À 19 h 02 :

 » J’avais confiance en toi […] Tu as brisé la confiance que j’avais en toi. […] J’ai encore une fois de plus été trop gentille et prise pour la gourde de service.  » Archives non amnésiques de l’IEAC, pièce 082.

Note de l’auteur: Mais admirons surtout sa confiance à elle. Celle qui avait traversé plus d’un an de lit clandestin et de mensonge adressé à l’autre femme sans même attraper un rhume. La voilà morte en neuf heures au contact d’une décision qui ne lui appartenait pas.Solide à la tromperie. Allergique au libre arbitre. Bref. Poursuivons.

Neuf heures et six minutes.

Une saucisse sous vide oubliée dans une boîte à gants en plein mois d’août possède une stabilité institutionnelle supérieure.

Le matin, guerrière. Le soir, fosse septique.

Le service de vidange poursuit :

« Je t’ai fait confiance et je t’ai confié des choses très graves et importantes, et toi tu retournes avec lui… « 

Puis : « Vous êtes affreusement toxiques et malsains. » Archives non amnésiques de l’IEAC, pièce 091.

La pureté est donc un matériau délicat. Elle résiste aux débris humains et aux litres de détresse versés directement dans la bouche du sujet. En revanche, elle fond au premier contact avec une décision autonome. Fascinant…

Vue de dessous, l’auréole ressemble surtout à une ventouse de plombier avec des paillettes.

Libérée, délivrée, merci de déposer le cerveau à l’entrée

La femme libre est magnifique. Surtout loin. Sur une affiche, les cheveux dans le vent, le poing levé.

Dans la vie, elle sue, saigne, désire, tergiverse. Elle peut rester là où tout le monde partirait. Partir alors qu’on lui ordonne de rester. Changer d’avis, se tromper, corriger ou persister comme un sanglier engagé dans chatière.

Une décision libre n’est donc pas une décision qui aboutit miraculeusement à votre réponse. C’est une décision qui ne vous appartient pas. Vous pouvez la trouver mauvaise, dangereuse, idiote, désespérante ou aussi gracieuse qu’un phacochère se gavant de muffins devant Netflix. Vous pouvez parler, alerter, vous éloigner. Vous allez juste fatiguer les voisins.

L’autonomie très chère, c’est le droit de conduire sa propre carcasse, y compris dans un fossé, sans que les passagers clandestins réclament la propriété du volant au motif qu’ils avaient crié  » tourne à gauche « .

Ceux qui respectent une décision seulement lorsqu’ils l’approuvent ne respectent pas une personne.

Ils tolèrent un pantin tant que leur main reste bien au chaud dans son cul narratif.

Émancipation, mon amour.

Le compliment qui plante son drapeau dans une fesse

La flatterie n’est pas toujours fausse. Ce serait presque reposant. Elle peut être exacte et tout de même chercher à planter son drapeau dans la fesse de votre identité.

« Tu es forte  » veut parfois dire : tu vas partir. « Tu es lucide » : tu vas désigner les mêmes coupables. « Tu es loyale «  : tu garderas mes confidences, y compris lorsqu’elles ramperont dans ton lit pour manger ton couple par les pieds.  » Tu es libre » : tant que tu feras ce que j’ai décidé pour toi.

La facture arrive plus tard :

« Après tout ce que je t’ai confié. « 

« Je ne te reconnais plus. « 

« Je pensais que tu étais différente. « 

Différente de quoi ? D’une personne ? C’était donc ça, le malentendu.

Cette dernière phrase signifie rarement : « Des faits nouveaux m’obligent à réviser honnêtement mon jugement. »

Elle signifie plutôt :

« J’avais pris ta bonté pour une poignée de transport. Tu viens de bouger pendant que je vidais mes valises dans tes organes. « 

Le passé se fait refaire les fesses

Quand la sainte démissionne, il reste un problème de plomberie : expliquer pourquoi on l’avait trouvée si pure.

Dire « je t’admirais tant que tu servais mon récit  » ferait remonter une vérité assez épaisse pour boucher les canalisations. On préfère envoyer la chronologie en chirurgie esthétique.

Le passé descend à la cave. On le déshabille, on lui aspire deux litres de dates, on remonte ses intentions derrière les oreilles et on lui injecte du contexte dans les fesses jusqu’à ce que l’ancienne proximité ressemble enfin à de la méfiance visionnaire.

L’écoute ? Suspecte depuis le début.

La douceur ? Une stratégie.

La prudence ? Du déni.

On l’avait toujours senti, évidemment. Pas assez pour cesser d’écrire, de solliciter, de vider ses sécrétions émotionnelles dans les draps ni d’appeler la femme « pure  » puis  » guerrière « . Mais intérieurement, quelque part entre la rate et le bouton d’envoi, on savait.

Malheureusement, les captures d’écran refusent l’opération. Elles restent assises au fond du dossier en sous-vêtements, grosses, pâles et très mal élevées. Elles mangent des biscuits, montrent l’heure et ne remontent leur pantalon pour personne.

Conclusion clinique

L’autopsie ne retrouve aucune perte mystérieuse de pureté. Pas de mutation soudaine ni de moisissure cérébrale. Pas même un petit démon mangeur de bébés logé derrière l’oreille gauche.

Être libre n’empêche pas de choisir comme une tanche. Cela empêche seulement les autres de remplir le bulletin à votre place.

Ils peuvent garder leur avis.

Elle avait occupé le lit et exigé les pleins pouvoirs sur la vie d’autrui. Lorsque la femme osa choisir sans elle, elle la traîna en story.

La bassesse avait enfin trouvé un éclairage qui lui allait au teint.

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