Classification internationale des pathologies affectives

Nomenclature générale des défaillances relationnelles ordinaires

INSTITUT EUROPÉEN D’ANTHROPOLOGIE CARDIAQUE
DIRECTION DE LA NOSOLOGIE AFFECTIVE ET DES RESPONSABILITÉS PORTÉES DISPARUES
Référence : IEAC-CIPA-1887/2026

Clause scientifique préliminaire
La présente classification est entièrement fictive.
Sa capacité à décrire certains couples, familles, ruptures et groupes de discussion demeure néanmoins statistiquement préoccupante.


Pourquoi une classification ?

Parce que l’être humain nomme volontiers les ouragans, les bactéries, les galaxies et les fromages à pâte persillée, mais devient soudain très réservé lorsqu’il s’agit d’identifier le mécanisme par lequel il a transformé une relation viable en décharge municipale équipée d’un bouquet de fleurs.

Il dira :

« C’est compliqué. »

La complexité est ici ce grand drap blanc jeté sur les meubles après l’incendie. On ne distingue plus très bien la commode, le canapé ni la responsabilité, mais l’ensemble possède une dignité poussiéreuse qui décourage les questions.

Il dira aussi :

« Chacun a sa vérité. »

Proposition charmante, généralement prononcée lorsqu’un fait a eu le mauvais goût de n’en avoir qu’une.

Ou encore :

« Nous avons tous fait des erreurs. »

Ce qui permet de placer dans le même sac une phrase maladroite, une trahison méthodique, trois ans de mensonge et l’oubli d’acheter du lait. La comptabilité morale adore les lots. Cela réduit les frais de traitement.

La Classification Internationale des Pathologies Affectives (CIPA) a donc été créée afin de nommer les mécanismes récurrents par lesquels l’être humain altère le réel, déplace la responsabilité, exige une réparation qu’il n’accorde pas et prolonge les conflits dont il prétend vouloir sortir.

Elle n’a pas pour fonction de décider qui est bon, qui est mauvais, qui mérite un trophée ou qui doit être placé dans un bocal avec une étiquette latine.

Elle sert à regarder ce qui se passe.

Puis à retirer le napperon.


Objet de la CIPA

La CIPA ne classe pas les personnes.

Elle classe les mécanismes.

Cette distinction est fondamentale, notamment pour les lecteurs qui viennent d’apprendre trois mots de psychologie sur Internet et cherchent déjà une table familiale sur laquelle pratiquer une autopsie sans anesthésie.

Une personne n’est jamais réductible à un comportement, à une défense, à une lâcheté ni même à cette période très inventive de sa vie durant laquelle les faits semblaient devoir présenter une demande écrite avant d’entrer dans la conversation.

Un mécanisme, en revanche, peut être :

  • observé
  • replacé dans sa chronologie
  • comparé à ses précédentes apparitions
  • relié à la fonction qu’il remplit
  • évalué selon les conséquences qu’il fait porter aux autres
  • nommé sans confisquer l’identité entière de celui qui l’emploie.

L’unité d’étude n’est donc pas « une personne toxique ».

Cette expression possède la précision d’un marteau lancé dans une pharmacie.

L’unité d’étude est une séquence : un fait survient ; une responsabilité apparaît ; un mécanisme intervient ; le réel est réorganisé ; quelqu’un d’autre reçoit la facture.

La CIPA intervient au moment précis où la facture change de boîte aux lettres.


Principes généraux de classification

Tout mécanisme admis dans la CIPA doit répondre à cinq critères.

1. Il est observable

L’Institut travaille sur des paroles, des actes, des répétitions, des contradictions et des conséquences.

Il ne classe ni les vibrations, ni les intentions captées par télépathie, ni la certitude ressentie très fort dans la cuisine à 2 h 13 du matin.

Une intuition peut ouvrir un dossier.

Elle ne peut pas le clôturer.

2. Il remplit une fonction

Un mécanisme affectif ne flotte pas dans le vide comme une méduse métaphysique. Il protège une image, évite une conséquence, conserve un pouvoir, maintient un lien, obtient de l’attention ou déplace une souffrance vers un organisme plus solvable.

La question de l’Institut n’est pas seulement :

« Que s’est-il passé ? »

Mais :

« À qui cette version des faits rend-elle miraculeusement service ? »

3. Il produit un déplacement

Déplacement de la cause vers la réaction.

De l’acte vers l’intention.

De la responsabilité vers la blessure ancienne.

Du problème vers le ton employé pour le signaler.

Du lance-flammes vers la personne qui a crié parce que les rideaux brûlaient.

La plupart des pathologies affectives ne détruisent pas le réel.

Elles changent les plaques sur les portes.

4. Il résiste à la contradiction

Un simple malentendu diminue lorsqu’on lui apporte des faits.

Un mécanisme pathologique, lui, développe des anticorps contre la chronologie. Il absorbe les preuves, les digère, puis produit une nouvelle explication dans laquelle leur existence confirme précisément qu’on s’acharne contre lui.

Le fait frappe à la porte.

Le mécanisme appelle la police.

5. Il transfère un coût

Toute défaillance affective significative laisse une dépense quelque part : culpabilité, confusion, épuisement, justification permanente, perte de confiance, conflit social, hypervigilance ou abonnement longue durée au service après-vente de la catastrophe.

Le sujet qui produit le mécanisme n’en assume pas toujours le prix.

C’est même souvent l’intérêt du dispositif.


Architecture générale

La CIPA répartit les mécanismes étudiés par l’Institut en six familles nosologiques. Ces familles ne sont pas des catégories WordPress, des identités humaines ni des casiers judiciaires de salon. Elles constituent des tiroirs d’analyse.

L’Institut précise que plusieurs tiroirs peuvent s’ouvrir simultanément. Certaines situations relationnelles présentent une remarquable capacité à mobiliser toute l’armoire.

Classe I : Altérations du réel et de la chronologie

Cette classe regroupe les mécanismes qui modifient l’ordre, le contexte ou la stabilité des faits afin de rendre la responsabilité moins visible.

On y trouve notamment :

  • le DCA : Déni Chronologique Adaptatif
  • le SACS : Syndrome d’Amnésie Chronologique Sélective
  • la chronologie altérée
  • le contexte amputé
  • la vérité pliable
  • la mémoire à géométrie défensive.

Le sujet ne nie pas nécessairement que quelque chose s’est produit.

Il conteste seulement le moment, la cause, la durée, le sens, le contexte, l’ordre des événements et la présence éventuelle d’autres êtres humains sur Terre.

Le fait demeure admis.

Mais à titre décoratif.

Classe II : Migrations et inversions de responsabilité

Cette classe concerne les mécanismes par lesquels une responsabilité quitte son lieu d’origine pour s’installer chez la personne la plus capable de douter d’elle-même.

Elle comprend notamment :

  • la MRA : Migration de Responsabilité Aiguë
  • le SRVC : Syndrome de Requalification Victimaire Compulsive
  • le PTCI : Projection Traumatique à Culpabilité Inversée
  • l’accusation prophylactique
  • l’inversion des secours
  • la responsabilité migratoire.

Le principe est simple : celui qui a produit le dommage devient celui qui souffre d’être regardé comme l’auteur du dommage.

La personne atteinte devient alors responsable de cette souffrance supplémentaire.

L’ambulance arrive.

On demande au blessé de présenter son permis.

Classe III : Centralité, dramatisation et inflation morale

Cette famille rassemble les phénomènes dans lesquels tout événement est absorbé par le récit intérieur d’un sujet, puis restitué avec un volume émotionnel supérieur à la puissance argumentative disponible.

Elle comprend notamment :

  • le SCR : Syndrome de Centralité Relationnelle
  • la SEM : Surenchère Émotionnelle Moralisante
  • l’innocence offensive
  • la bonté punitive
  • la sincérité tactique.

Une limite devient une agression.

Un désaccord devient une trahison.

Une conséquence devient une persécution.

Un message sans point d’exclamation devient la preuve d’un complot international impliquant trois ex-partenaires, une belle-sœur et le personnel d’une boulangerie.

Le volume augmente.

Le raisonnement évacue le bâtiment.

Classe IV : Défaillances de réparation

Cette classe recense les procédés qui donnent l’apparence de réparer tout en maintenant intact le confort de celui qui a causé le dommage.

Elle comprend notamment :

  • l’excuse autolavante
  • le pardon prélevé à la source
  • la réparation à sens unique
  • l’empathie à sens unique
  • la souffrance sans statut
  • la loyauté unilatérale.

On reconnaît cette famille à un phénomène clinique constant : la personne blessée doit comprendre vite, pardonner proprement, rassurer tout le monde et éviter de produire une ambiance négative avec les morceaux encore plantés dans son thorax.

La réparation existe.

Elle a simplement été confiée à la victime.

Classe V : Pathologies du maintien et de la sortie

Cette famille regroupe les mécanismes qui empêchent un lien de finir, même lorsqu’il ne possède plus aucune fonction vivante.

Elle comprend notamment :

  • le conflit d’entretien
  • sortir sans partir
  • la fuite avec maintien de l’incendie
  • la loyauté cadavérique
  • le système nerveux du conflit
  • le droit psychique à la sortie, lorsqu’il est précisément refusé.

Le lien est déclaré terminé mais demeure alimenté par des reproches, des accusations, des interventions périphériques, des messages nocturnes et quelques perfusions de procédure.

Le couple est mort.

Le contentieux a pris le bail.

Classe VI : Captures narratives et extensions sociales

Cette classe concerne les mécanismes par lesquels un conflit quitte le lieu où il pourrait être examiné pour coloniser un entourage, un récit public ou une juridiction morale improvisée.

Elle comprend notamment :

  • l’effraction narrative
  • la justice scénarisée
  • le tribunal social
  • la réalité confisquée
  • la version des faits à usage unique
  • la victime périphérique.

Le but n’est plus de comprendre ce qui s’est passé.

Le but est d’occuper assez rapidement le territoire narratif pour que toute contradiction ultérieure ressemble à une opération ennemie.

Les témoins sont recrutés avant les faits.

Le verdict bénéficie d’une livraison prioritaire.


Registre des sept codes historiques

Les sept diagnostics historiques constituent le noyau de la CIPA. Ils ne couvrent pas l’intégralité des défaillances humaines ; aucun bâtiment européen ne possède actuellement une capacité de stockage suffisante.

CodeDénomination officielleSigne caractéristique
SRVCSyndrome de Requalification Victimaire CompulsiveToute responsabilité est rapidement retraitée en préjudice personnel.
SACSSyndrome d’Amnésie Chronologique SélectiveLa mémoire excelle pour l’offense finale et ferme pour inventaire pendant les cent épisodes précédents.
MRAMigration de Responsabilité AiguëLa faute se déplace vers la personne encore capable de culpabilité.
SCRSyndrome de Centralité RelationnelleTout événement extérieur est interprété comme un commentaire personnel.
PTCIProjection Traumatique à Culpabilité InverséeL’intention manifestée par le sujet est attribuée à autrui, de préférence avant vérification.
DCADéni Chronologique AdaptatifLes dates, causes et conséquences sont réorganisées lorsque leur ordre devient défavorable.
SEMSurenchère Émotionnelle MoralisanteLe volume affectif augmente à mesure que l’argumentation diminue.

Les dénominations complètes figurent dans le Glossaire officiel de l’IEAC, avec les autres phénomènes, espèces, formats d’étude et instruments d’observation.

La CIPA donne le code. Le glossaire ouvre le tiroir. Les archives montrent ce qui remuait à l’intérieur.


Échelle de manifestation

La CIPA évalue l’intensité d’un mécanisme, jamais la valeur d’une personne.

Degré 0 : Incident humain ordinaire

Erreur isolée, maladresse, peur ponctuelle ou défense immédiatement reconnue.

Le sujet peut entendre les faits, présenter une excuse complète et modifier son comportement sans convoquer la Cour européenne de son ressenti.

Non classé.

L’humanité reste autorisée à rater un virage.

Degré I : Manifestation réflexe

Le mécanisme apparaît sous tension, puis cède lorsque la chronologie, les conséquences ou le point de vue d’autrui sont réintroduits.

Surveillance simple.

Le cortex préfrontal a quitté la pièce mais ses chaussures sont encore là.

Degré II : Récurrence fonctionnelle

Le mécanisme se répète et remplit une fonction identifiable : éviter une conséquence, conserver une image ou transférer une charge.

Classification probable.

Les excuses sont présentes, mais principalement comme mobilier.

Degré III : Organisation relationnelle

Le mécanisme structure durablement la relation. Les rôles se figent : l’un produit, l’autre absorbe ; l’un réécrit, l’autre archive ; l’un souffre des conséquences, l’autre souffre qu’on les mentionne.

Classification confirmée dans l’univers fictif de l’Institut.

Le dysfonctionnement ne visite plus la maison.

Il reçoit le courrier.

Degré IV : Extension systémique

Le mécanisme recrute l’entourage, infiltre plusieurs espaces, altère le récit collectif et transforme toute tentative de sortie en nouvelle preuve à charge.

Classement prioritaire aux Archives non amnésiques.

À ce stade, le problème possède un service communication.


Critères d’exclusion

La CIPA refuse de classer automatiquement :

  • une erreur isolée reconnue sans réserve
  • une émotion intense qui n’altère ni les faits ni les droits d’autrui
  • un désaccord réel entre deux perceptions de bonne foi
  • une maladresse suivie d’une réparation cohérente
  • une limite exprimée clairement
  • le fait de quitter une relation
  • le refus de poursuivre une explication devenue circulaire
  • toute personne entière, même lorsqu’elle traverse une période durant laquelle sa boussole morale semble avoir été remplacée par une cuillère.

L’Institut rappelle qu’une blessure ancienne peut expliquer un mécanisme.

Elle ne le lave pas.

Comprendre la provenance du lance-flammes ne rend pas au canapé ses propriétés initiales.


Diagnostic différentiel

Avant toute admission au registre, l’IEAC distingue :

L’explication de l’absolution.
L’une éclaire la cause. L’autre supprime artificiellement la conséquence.

Le remords de l’inconfort d’être découvert.
Le premier regarde le dommage. Le second regarde la réputation.

L’excuse de la demande de clôture.
L’une reconnaît. L’autre ordonne au blessé de cesser de ralentir le planning.

La mémoire imparfaite de la mémoire intéressée.
La première oublie au hasard. La seconde bénéficie d’un excellent directeur juridique.

Le conflit de l’entretien du conflit.
Le premier cherche une issue. Le second cherche une alimentation électrique.

La souffrance de l’immunité morale.
Souffrir ne rend pas innocent. Cela rend vivant. Les deux notions ont été confondues lors d’une réforme dont l’Institut n’a jamais retrouvé le décret.


Procédure d’admission d’une nouvelle pathologie

Toute nouvelle entrée dans la CIPA doit :

  1. décrire un mécanisme récurrent plutôt qu’une personne identifiable
  2. posséder une fonction relationnelle précise
  3. pouvoir être observée dans plusieurs contextes
  4. se distinguer des classifications existantes
  5. recevoir une dénomination clinique suffisamment sérieuse pour inquiéter un conseil d’administration
  6. produire un sigle cohérent, prononçable et non déjà attribué à un syndicat de transport
  7. survivre au test de Vega.

Le test de Vega est réussi lorsque la définition pourrait être prononcée par un professeur de médecine légale très poli, très cultivé et définitivement lassé de l’espèce humaine.

Toute proposition reposant uniquement sur « mon ex fait ça » est retournée à l’expéditeur avec demande d’universalisation, retrait des prénoms et fermeture immédiate du groupe WhatsApp probatoire.


Mode d’emploi des archives

La CIPA ne remplace pas les autres services de l’Institut.

Elle les relie.

ServiceFonction
CIPAClasse le mécanisme et lui attribue une famille.
Glossaire de l’IEACDéfinit les termes, codes, espèces et instruments.
Dossiers cliniquesExaminent un mécanisme dans toute son architecture.
Autopsies relationnellesÉtudient les systèmes complets et leurs causes de décès.
Bulletins de l’IEACSignalent les formes brèves, fréquentes ou épidémiques.
Espèces émotionnellement invasivesDécrivent les profils comportementaux selon une taxonomie naturaliste.
Lois de VegaFerment le dossier lorsque l’humanité a déjà trop parlé.

Une même archive peut relever de plusieurs codes, présenter deux familles associées et nécessiter l’intervention simultanée du service de chronologie, du laboratoire du climat humain et d’un agent muni d’une pince longue.

L’Institut déconseille le contact direct avec les responsabilités effarouchées.

Elles mordent lorsqu’on les remet à leur propriétaire.


Avertissement scientifique et littéraire

La CIPA est une création satirique et littéraire.

Elle ne constitue :

  • ni une classification médicale
  • ni un manuel de psychiatrie
  • ni un outil de diagnostic psychologique
  • ni une expertise judiciaire
  • ni une autorisation à pathologiser une personne réelle
  • ni un substitut à l’examen des faits.

Ses syndromes, codes et espèces sont fictifs.

Les mécanismes qu’ils éclairent appartiennent, eux, au grand patrimoine immatériel de l’humanité : mensonge, déni, déplacement de responsabilité, incohérence, dramatisation, captation du récit, exigence de pardon et remarquable faculté à incendier une relation avant de se plaindre de la température.

L’Institut n’accuse pas.

Il observe.

Il compare.

Il classe.

Puis il laisse au lecteur la gêne très personnelle d’avoir reconnu le mobilier.


Conclusion réglementaire

La CIPA restera ouverte aussi longtemps que l’espèce humaine continuera d’innover.

Les dossiers futurs pourront compléter les familles, préciser les degrés, créer de nouveaux codes ou constater qu’un mécanisme ancien vient simplement de changer de coiffure et de compte Instagram.

Nommer ne condamne pas.

Nommer empêche seulement le brouillard de se faire passer pour le climat.

Le mécanisme avait compté sur le flou.

Nous lui avons donné un code.