Victimus absolutus : la créature que les conséquences persécutent

Étude naturaliste de la victime omnipotente, capable d’attaquer, d’accuser, de ravager, puis de réclamer une cellule psychologique parce qu’un éclat lui est entré dans la chaussure.

INSTITUT EUROPÉEN D’ANTHROPOLOGIE CARDIAQUE
Département des espèces émotionnellement invasives et des récits préalablement nettoyés au lance-flammes
Fiche d’espèce n° VI-03
Classification : prédation victimaire avec immunité narrative
Nom scientifique : Victimus absolutus offensivus
Nom commun : la victime officielle
Habitat : conflits prolongés, groupes familiaux contaminés, réseaux sociaux et conversations où les faits ont été priés d’attendre dehors
Cri caractéristique : « Après tout ce que vous me faites subir ! »
Particularité clinique : généralement émis pendant que le sujet termine de vous rouler dessus
Mode de reproduction : capture partielle, confidence orientée et indignation

Avant d’ouvrir le bocal, déposons la nuance sur une compresse stérile. Elle va en avoir besoin.

Toutes les victimes ne sont pas des Victimus absolutus.

Une victime réelle peut être confuse, furieuse, contradictoire. Elle peut raconter mal. Oublier une date. Mélanger deux scènes. Trembler, gueuler, s’effondrer au milieu d’une phrase sans pour autant avoir bâti une multinationale du mensonge.

La victimisation instrumentale appartient à une autre espèce.

Elle commence lorsque la souffrance cesse d’être une blessure pour devenir une dictature.

Le sujet ne dit plus seulement :

« J’ai été blessé. »

Il annonce :

« J’ai été blessée. Je détiens donc désormais les pleins pouvoirs, la valise nucléaire, la garde alternée du réel et les droits d’exploitation de la morale jusqu’en 2087. « 

Certains transforment la douleur en art. D’autres en sagesse.

Victimus absolutus, lui, en régime totalitaire.

Anatomie d’une mémoire placée sous dictature

La boîte crânienne du spécimen contient deux services d’archives.

Le premier enregistre tout ce que les autres lui ont fait avec une précision qui ferait pleurer de jalousie les services fiscaux.

Il conserve les paroles, les regards, les délais de réponse, les respirations hostiles, les silences à caractère manifestement prémédité. Rien ne disparaît. Tout est daté, plastifié, relié.

Le second service devrait conserver la trace des actes commis par le sujet.

Chez Victimus absolutus, cette région cérébrale ressemble à une gare de province un dimanche de grève : trois pigeons, une pendule arrêtée et un panneau annonçant un retard indéterminé pour des raisons indépendantes de la volonté de la direction.

Ses propres actes ne sont pas niés. Ils subissent simplement une étrange réduction de volume dès qu’ils approchent de sa conscience. La mémoire du sujet fonctionne très bien, mais avec un service de censure particulièrement abouti.

Les fautes des autres, elles, bénéficient d’une édition collector : couverture rigide, préface, index, cartes dépliantes et documentaire en six épisodes avec musique inquiétante.

Les siennes sont imprimées en gris clair au dos d’un prospectus pour des promos au Lidl.

Et lorsqu’un souvenir compromettant réussit malgré tout à remonter à la surface, le service de communication ne le détruit pas.

Il le rhabille.

Ce n’était pas une cruauté, mais un moment de détresse.

Pas une humiliation, une réaction.

Pas un choix, une blessure.

L’accusation devient un appel à l’aide.

La menace devient une réaction de survie.

Le dénigrement devient un témoignage courageux.

La décision unilatérale devient une nécessité vitale.

Le sujet ne fait jamais rien.

Il réagit.

Toujours.

Même lorsqu’il agit le premier, recommence le deuxième, diffuse le troisième et porte plainte contre le quatrième parce qu’il a eu l’arrogance de compter.

Tout ce que fait Victimus absolutus possède un antécédent justificatif.

Tout ce que font les autres surgit du néant, comme si un comité de malveillance se réunissait chaque nuit dans une cave pour décider comment contrarier son mercredi.

Il n’a pas attaqué.

Il a été poussé à se défendre préventivement contre une limite qui n’existait pas encore.

C’est extrêmement technique.

Biotope naturel : là où les faits meurent de fatigue

Victimus absolutus prospère dans les conflits longs, les chronologies épaisses et les entourages déjà trop épuisés pour remettre les meubles dans l’ordre.

La vérité n’est pas son milieu naturel.

Son véritable biotope, c’est la fatigue du contradicteur.

Il sait qu’une version fausse, répétée quinze fois avec l’assurance d’un notaire possédé par un éditorialiste, finit souvent par vaincre une version exacte formulée une seule fois par quelqu’un qui aimerait aussi travailler, dormir et conserver un rythme cardiaque inférieur à celui d’un lapin dans une moissonneuse-batteuse.

La méthode est rudimentaire, mais robuste.

Le sujet provoque.

L’autre réagit.

Le sujet photographie la réaction.

Il retire ensuite la provocation, recadre l’image, ajoute une légende funèbre et présente le résultat sous le titre :

« Document exceptionnel : un individu dangereux s’agite mystérieusement dans un environnement pourtant paisible. « 

C’est du cinéma d’auteur pour reptiles.

On enlève le crocodile, on garde le cri du baigneur et l’on obtient un reportage bouleversant sur l’intolérance des vacanciers aux zones humides.

Le récit ainsi fabriqué ne cherche pas seulement à raconter un événement. Il doit distribuer définitivement les rôles.

D’un côté, la victime officielle, propriétaire du malheur sur quarante hectares, concessionnaire exclusive de la détresse et bénéficiaire d’un abonnement illimité au pardon automatique.

De l’autre, les coupables, les complices, les témoins récalcitrants et les dangereux extrémistes qui demandent ce qui s’est passé avant le début de la capture d’écran.

Car le scandale, pour Victimus absolutus, n’est pas que quelqu’un le contredise.

Le scandale, c’est que le réel ne lui appartienne pas entièrement.

Il ne supporte pas la copropriété factuelle.

Il veut le terrain, la maison, le cadastre, le puits, les souvenirs du voisin et le droit de passage dans votre système nerveux.

La MORVE : joyau de l’ingénierie victimaire

La stratégie principale de l’espèce porte le nom scientifique de MORVE :

Manœuvre Offensive de Renversement Victimaire Express.

Le protocole se déroule en cinq phases.

Première phase : le sujet commet un acte.

Deuxième phase : quelqu’un commet l’imprudence obscène de nommer cet acte.

Troisième phase : le sujet ne répond pas sur ce qu’il a fait. Il s’effondre sur la manière dont cela a été formulé.

Quatrième phase : le ton devient une scène de crime.

Cinquième phase : l’acte initial est placé sous une bâche pendant qu’une commission d’enquête internationale examine la brutalité du mot « non ».

Le tour est joué.

Une limite devient une agression.

Une contradiction devient du harcèlement.

Une demande d’explication devient un interrogatoire mené par la Gestapo du calendrier.

Une preuve devient une humiliation.

Une chronologie devient une obsession pathologique.

Le refus d’être piétiné devient une violence commise contre la semelle.

Le sujet n’est pas bouleversé par ce qu’il a fait.

Il est anéanti que quelqu’un ait conservé le reçu.

C’est généralement à cet instant qu’il pousse son cri caractéristique :

« Après tout ce que vous me faites subir ! »

Cette phrase survient volontiers après une accusation, une menace, une campagne de dénigrement ou l’expédition d’un petit colis radioactif dans le groupe familial.

Le hérisson se met en boule lorsqu’on l’approche.

Le putois projette une odeur lorsqu’il se sent menacé.

Victimus absolutus, lui, vous mord le mollet, puis appelle la gendarmerie parce que votre sang a taché ses dents.

L’évolution a parfois de ces élans de poésie.

Une autre formule fréquemment observée est :

« Je veux seulement qu’on me laisse tranquille. »

Une traduction spécialisée s’impose.

Cette phrase signifie :

« Je souhaite poursuivre les opérations sans recevoir de réponse, de contradiction ni de courrier contenant une date vérifiable. Merci également de ne pas saigner sur le tapis, cela me donne l’impression d’être agressé. »

Le silence réclamé par le sujet n’est pas la paix.

C’est une licence d’exploitation.

Il ne souhaite pas que le conflit cesse.

Il exige que l’autre cesse d’y participer, y compris lorsqu’il sert actuellement de terrain militaire.

Le recrutement des couillons compatissants

Victimus absolutus se nourrit d’attention morale.

L’écoute ne lui suffit pas.

Il lui faut l’acquittement, l’encens, la haie d’honneur et si possible une petite fanfare municipale jouant l’hymne de l’Innocence outragée pendant qu’il recharge le lance-roquettes.

Une oreille compatissante lui apporte quelques glucides.

L’indignation collective constitue son véritable régime protéiné.

Le sujet recrute donc des témoins rapidement mobilisables : amis, collègues, cousins, voisins, abonnés, anciens camarades de cantine et, lorsque les effectifs faiblissent, une dame rencontrée en 2019 dans la file d’attente d’un laboratoire d’analyses.

Cette dame n’a rien vu.

Elle n’a rien entendu.

Elle ignore les dates, les faits et jusqu’au nom complet des personnes concernées.

Mais elle a « tout de suite senti le genre ».

La voilà promue experte judiciaire par voie nasale.

Les témoins ne sont pas informés.

Ils sont enrôlés.

On leur remet un petit paquet narratif prêt à consommer, débarrassé du contexte, des contradictions, des réponses antérieures et de tous ces éléments indigestes qui donnent aux faits une apparence de complexité.

Sur l’emballage figure la mention :

Vérité complète. Prête à partager. Ne pas exposer à la chronologie. Peut contenir des traces de réalité.

Le proche compatissant devient alors milicien bénévole de la version officielle.

Il défend.

Il relaie.

Il surveille.

Il transmet des captures.

Il explique à des personnes qu’il ne connaît pas ce qu’elles ont vécu avec l’assurance magnifique d’un paon ayant avalé un code pénal.

L’être humain possède cette faculté prodigieuse : il peut ignorer quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’une histoire et consacrer le pour cent restant à ruiner la réputation de quelqu’un.

Un dauphin demanderait peut-être à entendre l’autre version.

Voilà pourquoi le dauphin n’a jamais percé dans l’administration des groupes Facebook.

Il manque de loyauté envers la bêtise.

La reproduction par fécondation accusatoire

L’espèce se reproduit par récits courts, captures amputées et fécondation croisée des indignations.

Un message devient une publication.

La publication devient une confidence.

La confidence devient un « tout le monde sait ».

Le « tout le monde sait » devient une preuve.

La preuve est ensuite utilisée pour démontrer que le message initial était vrai.

Le serpent se mord la queue, mais avec un filtre sépia, une musique triste et douze commentaires écrits par des personnes qui n’ont pas lu la publication jusqu’au bout.

À l’Institut, nous appelons ce phénomène la parthénogenèse accusatoire : une affirmation donne naissance à sa propre confirmation sans jamais avoir rencontré un fait mâle.

La prise de parole publique permet surtout d’occuper le terrain avant l’arrivée des secours.

Celui qui parle le premier témoigne.

Celui qui répond se justifie.

Celui qui se tait avoue.

Celui qui montre des preuves devient procédurier.

Celui qui refuse de débattre devient fuyant.

Celui qui débat devient harcelant.

Celui qui pose une limite devient menaçant.

Celui qui demande qu’un enfant ou une personne vulnérable soit tenu à l’écart du conflit cherche évidemment à « contrôler le récit ».

Le système est admirable.

Toutes les réactions produisent de l’électricité pour la centrale victimaire.

Même le silence est raccordé au réseau :

« Vous voyez bien qu’il ne répond pas. »

Plusieurs fournisseurs d’énergie étudient actuellement le procédé. Une seule publication pourrait alimenter Limoges pendant trois hivers.

Les frontières en pâte à modeler

La limite constitue pour Victimus absolutus une violence incompréhensible.

Pas toutes les limites.

Les siennes sont sacrées, électrifiées et gardées par des chiens.

Celles des autres sont de petits préjugés bourgeois qu’il convient de franchir en tractopelle.

Lorsqu’il dit « stop », il se protège.

Lorsque l’autre dit « stop », il l’abandonne.

Lorsqu’il bloque quelqu’un, il préserve sa santé mentale.

Lorsqu’il est bloqué, on le réduit au silence.

Lorsqu’il raconte, il témoigne.

Lorsque l’autre raconte, il diffame.

Lorsqu’il prend une décision unilatérale, il survit.

Lorsque quelqu’un refuse de l’exécuter, il organise son assassinat psychologique.

La symétrie n’est pas absente.

Elle a été interdite par arrêté préfectoral après avoir posé trop de questions.

Le sujet ne cherche pas une règle commune.

Il réclame un statut diplomatique.

Il veut intervenir dans le conflit avec la puissance de feu d’un porte-avions tout en bénéficiant de la fragilité administrative d’une orchidée en arrêt maladie.

À l’approche d’une conséquence, il brandit sa souffrance comme un passeport :

« Vous ne pouvez pas me demander de comptes. Regardez comme je vais mal. »

Et il peut effectivement aller mal.

Terriblement mal.

Cela ne transforme pas pour autant les autres en service après-vente gratuit de ses actes.

Souffrir n’est pas un permis de construire sur le système nerveux d’autrui.

Une blessure peut expliquer pourquoi quelqu’un tient un couteau.

Elle n’efface pas la lame.

Elle ne désinfecte pas la plaie.

Elle ne contraint pas non plus la personne poignardée à rédiger une lettre d’excuses pour avoir émoussé l’ustensile avec une côte.

Expliquer n’est pas excuser.

Comprendre n’est pas absoudre.

L’empathie n’est pas un pressing où l’on dépose ses responsabilités en espérant les récupérer propres, parfumées et repassées par quelqu’un d’autre.

Le règne de la victime omnipotente

Voici le paradoxe central de l’espèce.

Victimus absolutus se déclare totalement impuissant tout en exigeant un pouvoir absolu.

Il est trop fragile pour être contredit, mais suffisamment robuste pour accuser.

Trop vulnérable pour entendre une limite, mais assez solide pour traverser celles des autres avec un bulldozer loué au week-end.

Trop bouleversé pour répondre de ses actes, mais remarquablement disponible pour en organiser de nouveaux entre l’apéritif et le journal télévisé.

Lorsqu’une responsabilité approche, il devient un soufflé au fromage dans un courant d’air.

Lorsqu’il faut contrôler, menacer ou recruter des témoins, il retrouve soudain la vitalité d’un sanglier sous cocaïne conduisant un véhicule municipal.

Sa faiblesse constitue une arme impossible à désarmer.

Toute tentative pour lui retirer le couteau devient une attaque contre une personne qui souffre.

Il se construit une forteresse en papier de soie, installe des canons dans les meurtrières, puis s’effondre en larmes parce que quelqu’un a remarqué le château.

Et pourtant, sa souffrance peut être réelle.

C’est précisément ce qui rend le mécanisme si vicieux.

Une personne peut souffrir sincèrement et se conduire comme une catastrophe naturelle avec un compte Instagram.

Elle peut être blessée et injuste.

Fragile et manipulatrice.

Terrifiée et destructrice.

Victime dans un épisode, bourreau dans le suivant, puis attachée de presse de sa propre innocence pendant les publicités.

L’humain n’est pas un rôle attribué une fois pour toutes à l’entrée du théâtre.

On peut avoir subi un incendie le lundi et distribuer des allumettes le jeudi.

Le jeudi reste un jour ouvrable pour la responsabilité.

Même pour les gens tristes.

Même pour les gens traumatisés.

Même pour ceux qui ont écrit « bienveillance » sur un galet.

La chronologie, ce prédateur sans cœur

Le principal ennemi de Victimus absolutus n’est ni la colère, ni le contradicteur, ni même le tribunal.

C’est la chronologie.

La chronologie possède une cruauté abominable : elle place les événements dans l’ordre où ils se sont produits.

Sans compassion.

Sans filtre.

Sans violoncelle.

Elle peut révéler que l’agression invoquée était une réponse.

Que cette réponse suivait une provocation.

Que la menace dénoncée venait après une limite.

Que la prétendue persécution avait commencé le jour exact où quelqu’un avait cessé d’obéir.

Elle peut montrer que le monstre décrit depuis six mois était peut-être seulement une personne exténuée, enfin sortie de sous les gravats avec une pelle à la main et un vocabulaire devenu moins fleuri.

Face aux dates, le spécimen développe une réaction allergique sévère.

Il change de sujet.

Il évoque son ressenti.

Il exhume un incident vieux de neuf ans impliquant une porte de placard.

Il produit une nouvelle accusation.

Il déclare qu’il refuse de se justifier.

Puis il demande pourquoi tout le monde s’acharne à vérifier ce qu’il affirme publiquement.

À ce stade, les services de l’Institut dépêchent généralement deux huissiers-lamas afin de saisir le calendrier avant qu’il ne commette une nouvelle violence factuelle.

La chronologie ne juge pourtant personne.

Elle ne crie pas.

Elle ne menace pas.

Elle pose simplement les faits les uns derrière les autres.

Mais pour certains récits, remettre les événements dans l’ordre équivaut déjà à ouvrir les rideaux dans une morgue.

La lumière n’a rien tué.

Elle permet seulement de voir ce qui sentait mauvais.

Niveau de dangerosité sociale

Le danger ne commence pas lorsqu’une personne se raconte comme victime.

Nous réorganisons tous nos souvenirs pour continuer à nous regarder dans une glace sans appeler immédiatement un exorciste.

La mémoire humaine est un petit service de communication dirigé par un stagiaire qui boit.

Le danger commence lorsque le récit exige des exécutants.

Lorsque les proches doivent choisir un camp.

Lorsque les témoins deviennent des soldats.

Lorsque les amis reçoivent des captures amputées avec ordre de haïr avant dix-huit heures.

Lorsque les réseaux sociaux servent de tribunal populaire entre une recette de gratin et une publicité pour blanchir les dents.

Lorsque des enfants héritent des déchets toxiques produits par les adultes.

Lorsque la réputation d’autrui devient la monnaie utilisée pour acheter sa propre innocence.

Lorsque toute tentative d’apaisement est interprétée comme une reddition et toute résistance comme la preuve d’une cruauté supplémentaire.

La posture victimaire cesse alors d’être un refuge.

Elle devient un poste de commandement.

Autour du sujet, tout le monde apprend à marcher sur des œufs.

Pendant ce temps, le sujet circule librement avec un marteau, un mégaphone et un certificat médical pour intolérance aux omelettes.

Protocole sanitaire d’éloignement

L’Institut déconseille formellement de combattre Victimus absolutus sur son terrain narratif.

Le débat infini lui fournit de l’oxygène, des protéines, une terrasse couverte et, après six semaines, un permis de construire dans votre boîte crânienne.

Il convient de répondre par petites unités stériles :

Un fait.

Une date.

Une demande.

Une limite.

Puis fermeture du laboratoire et désinfection du combiné.

N’expliquez pas dix fois.

La dixième explication ne rend pas la vérité plus vraie. Elle offre seulement davantage de morceaux à découper, faire mariner dans le ressentiment et servir au buffet sous l’étiquette « aveux partiels ».

N’attendez pas non plus que le sujet reconnaisse spontanément la totalité du réel.

Certaines personnes préféreraient avaler un fax encore branché, toner compris, plutôt que prononcer cette phrase :

« Sur ce point, j’ai eu tort. »

Conservez les échanges.

Refusez le recrutement des tiers.

Protégez les enfants et les personnes vulnérables du trafic de récits.

Distinguez toujours la souffrance de la responsabilité.

Surtout, ne confondez jamais l’intensité d’une émotion avec l’exactitude d’une version.

On peut pleurer très fort et mentir.

On peut trembler et manipuler.

On peut souffrir et nuire.

Les glandes lacrymales ne sont pas assermentées.

Le volume sonore n’a jamais été une méthode d’expertise.

Et une crise de nerfs, même exécutée avec beaucoup de conviction, ne constitue pas un certificat d’authenticité délivré par les laboratoires du réel.

Conclusion clinique

Victimus absolutus ne désigne pas une personne qui souffre.

Il désigne le mécanisme par lequel une souffrance s’empare du pouvoir, privatise la morale, emprisonne la contradiction et fait empailler la responsabilité pour l’exposer dans le hall d’entrée.

Le sujet ne demande plus que sa douleur soit reconnue.

Il exige qu’elle acquitte ses actes, condamne ses contradicteurs, recrute ses témoins, élève ses enfants, rédige ses communiqués et réécrive la chronologie avec effet rétroactif.

Il ne veut pas sortir du conflit.

Il veut en conserver la présidence, la trésorerie, le service de presse et les codes du photocopieur, tout en refusant de signer les décisions prises en son nom.

Il ne cherche pas la paix.

Il cherche une victoire dans laquelle personne n’aura le droit de constater qu’il y avait une guerre.

Victimus absolutus ne craint ni la vérité ni la contradiction.

Il craint qu’elles arrivent ensemble.

Sobres.

Munies des captures complètes.

Et accompagnées des dates.

CLASSIFICATION IEAC : ESPÈCE ÉMOTIONNELLEMENT INVASIVE. IMMUNITÉ REFUSÉE. CHRONOLOGIE PLACÉE SOUS PROTECTION.

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