L’enfant en pièce jointe

Étude nécropsique de la coparentalité chez l’adulte incapable d’indiquer une heure sans faire évacuer La Haye

INSTITUT EUROPÉEN D’ANTHROPOLOGIE CARDIAQUE
Département des conflits parentaux montés sur chenilles
Dossier n° COP-12. Classification : hypertrophie du récit avec annexion du mineur
Sujet observé : adulte cumulant les fonctions de parent, procureur, mémoire nationale, service de renseignement et porte-parole autoproclamé de l’enfant
Déclencheur clinique : un vendredi, un voyage à Paris et l’existence d’un autre parent
Complications : enfant transformé en témoin de moralité, tour Eiffel prise en otage, responsabilité personnelle retrouvée morte dans un fossé
Pronostic : mauvais tant que chaque horaire de garde nécessitera trois avocats, un lama assermenté et l’ouverture des archives du couple

Il était une fois un vendredi.

Un jour modeste.

Vingt-quatre heures posées là sans prétention, entre jeudi et samedi, occupées principalement à finir la semaine et à sortir les poubelles.

Puis deux adultes séparés s’en mêlèrent.

À 8 h 12, vendredi fut arrêté.

À 8 h 19, il fut accusé de compromettre l’intérêt supérieur de l’enfant.

À 8 h 26, Paris était en flammes.

Car il existe deux manières de communiquer au sujet d’un retour de garde.

La première :

« À quelle heure ramènes-tu l’enfant vendredi ? »

Quatre secondes. Une information. Aucun mort.

La seconde :

« Je récupère l’enfant vendredi, comme convenu. Tant pis si tu le pénalises une nouvelle fois en l’empêchant de venir avec moi à Paris. »

Voilà.

On demandait une heure.

On reçoit une mise en accusation.

L’enfant n’ira peut-être pas à Paris ce week-end. Ce n’est donc plus un changement de programme. La Joconde ne sourit plus0 Une fanfare d’éléphants alcooliques descend les Champs-Élysées en jouant la marche funèbre sur des tubas.

Il y a surtout, dans cette phrase, un petit chef-d’œuvre d’ingénierie accusatoire.

« Tant pis. »

Deux mots.

Un soupir.

Le bruit exact que fait la supériorité morale lorsqu’elle pose son cul sur la conversation.

« Tu le pénalises une nouvelle fois. »

Et voilà. On demandait toujours une heure, rappelons-le. Une pauvre heure de retour, rien qui justifie normalement l’intervention d’un procureur, de la cavalerie et d’un lama sous serment.

Mais le procès, lui, avait déjà commencé. Le jugement aussi, probablement. On connaît le coupable, le mobile, la peine et probablement la taille du cercueil. On ignore seulement quand l’enfant rentre.

Le vendredi peut donc reprendre son activité principale : survivre jusqu’au samedi.

« Ma mémoire est intacte »

Puis paraît la mémoire.

« Ma mémoire est intacte. »

La phrase entre dans la pièce portée sur un palanquin par quatre huissiers.

Derrière elle marchent deux notaires, un archiviste du Vatican et un yak chargé des pièces complémentaires.

La mémoire n’est pas bonne.

Elle est intacte.

Scellée.

Inviolable.

Les neurosciences peuvent aller se rhabiller dans le couloir. L’hippocampe est prié de fermer sa gueule. Nous avons enfin trouvé l’unique cerveau humain qui ne reconstruit rien.

Chez les autres, il existe des souvenirs. Chez le sujet, il existe des originaux.

La différence est importante.

Si l’autre se souvient autrement, il ne se souvient pas : il « remanie les faits comme il le souhaite ».

Le sujet témoigne, l’autre falsifie.

À ce stade, l’accusé dispose d’une gamme de mouvements assez réduite.

Dire oui revient à avouer. Dire non ressemble immédiatement à une falsification et commencer une phrase par « attends, je vais t’expliquer » revient pratiquement à sortir un couteau dans une maison de retraite.

Il peut tenter de se taire.

Ce sera un silence punitif, évidemment.

Reste à respirer par petits coups, discrètement, en espérant que personne ne remarque le thorax.

Trop tard.

Le quart d’heure annuel de responsabilité personnelle

Toute bonne cérémonie de lapidation comporte un instant d’humilité.

On ajuste les pierres, on vérifie que personne n’a oublié son téléphone, puis vient ce petit moment solennel où le bourreau explique qu’il n’est, au fond, qu’un être humain avec ses fragilités.

Ici, cela donne : « Je ne suis pas parfaite. »

Silence dans l’Institut. Le corbeau relève la tête.

Quelqu’un croit même apercevoir la responsabilité personnelle dans le couloir.

Le corbeau ferme son dossier. Un rayon de lumière traverse le plafond.

La responsabilité personnelle, disparue depuis plusieurs pages, vient-elle enfin d’être retrouvée vivante ?

Non.

« J’ai sûrement eu des mots durs lors de moments de détresse. »

Le « sûrement » est remarquable.

Même lorsqu’il s’agit de ses propres paroles, le sujet semble avoir besoin d’un témoin indépendant.

Il y a peut-être eu des mots.

Et puis ils étaient « durs ».

Pas cruels. Pas violents. Pas humiliants.

Durs.

Comme le pain de la veille. Comme une enfance en Moselle.

Ils ont surtout un certificat médical : ils ont été prononcés « lors de moments de détresse ».

Les torts personnels arrivent donc à l’audience sous perfusion, avec une couverture de survie et un mot du médecin.

On les installe doucement. On leur apporte un verre d’eau. Ils ont beaucoup souffert.

Les torts de l’autre, eux, entrent menottés, torse nu, couverts de sang, avec un couteau entre les dents et la bande-son des Dents de la mer.

D’un côté, quelques mots durs, souffrants, presque orphelins.

De l’autre, on trouve de l’ascendant, du pouvoir, du contrôle, de la manipulation, des mensonges, des humiliations, des « agissements abjects » et quelques horreurs supplémentaires qu’on déposera dans le couloir faute de place.

La faute personnelle tient dans une pipette. La faute adverse arrive par cargo, escortée par la Marine nationale.

Techniquement, il y a eu autocritique.

Le formulaire est conforme.

L’enfant sait : le doudou a contresigné

Puis vient la phrase royale :

« J’agis dans son intérêt, et il le sait. »

Très bien. Donc là, concrètement l’enfant vient d’être nommé directeur général de son propre intérêt supérieur. Le doudou a contresigné.

Un petit jus de pomme a été servi aux autorités.

À six ans, certains enfants savent reconnaître un tyrannosaure, négocier un dessin animé supplémentaire et retrouver immédiatement le biscuit que l’adulte cherche depuis vingt minutes.

Celui-ci possède en plus une licence de droit familial, un master en conflit de loyauté et un petit module en plus qui lui permet d’identifier lequel de ses parents agit conformément à son intérêt.

Il ne sait peut-être pas toujours où sont ses chaussures. Mais il sait qui détient la vérité.

C’est rassurant.

Le juge va pouvoir souffler un peu.

On installe l’enfant sur un rehausseur, on découpe une robe noire dans son plaid et, entre deux épisodes de dessin animé, il rend ses conclusions :

« Maman agit dans mon intérêt. Papa me pénalise. Je voudrais une compote et la condamnation aux dépens. »

Le mécanisme devient encore plus étrange quelques lignes plus loin :

« Je ne te répéterai plus ses dires puisque tu les utilises contre moi. »

Admirons l’aveu involontaire.

Les « dires » de l’enfant circulent donc bien entre les adultes.

Ils sont rapportés.

Triés.

Interprétés.

Contestés.

Puis expédiés avec les affaires de rechange et le carnet de santé.

On le récupère le dimanche soir, on le branche et on télécharge :

« Qu’est-ce qu’il a dit ? »

« Avec qui étais-tu ? »

« Tu voulais rester ? »

« Tu étais triste ? »

« Pourquoi tu as dit ça ? »

Un enfant dit ce qu’il ressent à un instant.

Puis autre chose.

Puis son contraire.

Puis il veut des pâtes.

Ce n’est pas un faux témoignage.

C’est un enfant.

Mais dans le conflit parental industrialisé, ça devient le carburant procédural.

« …jusqu’à ce que j’engage une procédure »

Autre motif d’émerveillement :

« Tout se passait relativement bien jusqu’à ce que j’engage une procédure. À partir de là, chaque phrase, chaque message, chaque action est scrutée. »

Il faut parfois laisser une phrase quelques secondes sur la table avant de la toucher.

Celle-ci en fait partie.

Parce qu’une procédure possède cet effet secondaire assez connu : elle produit… de la procédure.

Des messages sont conservés. Des dates ressortent. On relit des échanges qu’on aurait volontiers laissés mourir dans un vieux téléphone. Des phrases auxquelles personne n’avait accordé d’importance six mois plus tôt se retrouvent soudain examinées comme si elles avaient été gravées sur une tablette sumérienne.

On lit les messages.

On y compare les dates.

On y observe les décisions.

On y relève parfois les incohérences.

C’est même le principe.

Mais ici, le simple fait de se défendre devient une preuve supplémentaire.

S’il garde les messages, il prépare une attaque.

S’il ne les garde pas, il organise l’absence de traces.

S’il répond, il panique.

S’il ne répond pas, il méprise.

S’il demande des informations, il contrôle.

S’il n’en demande pas, il se désintéresse.

S’il refuse Paris, il pénalise l’enfant.

S’il accepte Paris, il reconnaît que Paris était indispensable à l’équilibre neurologique du mineur.

L’autre parent demeure libre.

Il peut choisir lui-même le mur contre lequel on lui tirera dessus.

L’Institut tient beaucoup à l’autonomie.

Enfin vient la patience.

« Tout est une question de temps. Je continue d’être patiente. »

La phrase ne menace pas.

Elle s’assoit seulement au bout du couloir avec une cagoule, un calendrier et une agrafeuse industrielle.

Elle attend.

Très calmement.

Comme un vautour ayant suivi une formation à la communication non violente.

Tout est une question de temps.

La vérité mûrit.

La justice s’échauffe.

Les témoins marinent.

Le destin photocopie les annexes.

Un jour, nécessairement, l’univers entier viendra reconnaître que le sujet avait raison depuis le premier message et présentera ses excuses en recommandé avec accusé de réception.

Puis tombe :

« Bonne journée. »

La politesse est sauve.

On pourra identifier le corps.

Conclusion clinique : veuillez restituer l’enfant à l’enfance

Ces extraits d’échanges ne disent pas toute l’histoire. Ils montrent cependant une mécanique.

Un vendredi y devient un procès.

Une mémoire personnelle, les archives nationales.

Une autocritique, un échantillon homéopathique offert avant le bombardement.

Une absence de traces, la preuve suprême.

Une procédure, un événement mystérieux dont personne ne pouvait imaginer qu’il produirait de la méfiance.

Une préférence, l’intérêt supérieur de l’enfant.

Et l’enfant lui-même, successivement témoin, expert, messager, victime, certificat de moralité, clé USB et gilet pare-balles.

Il ne manque plus qu’à le nommer huissier.

L’intérêt d’un enfant ne se mesure pourtant pas au nombre de fois où l’expression apparaît dans un message.

L’intérêt de l’enfant se cache dans des choses d’une obscénité administrative presque décevante :

une heure, une adresse, une information transmise sans poison, un désaccord qui ne devient pas une guerre mondiale.

Un enfant peut être déçu de ne pas aller à Paris.

Il survivra probablement sans créer l’Union nationale des victimes du report touristique.

Ce qui risque davantage de l’abîmer, c’est de découvrir que chacun de ses désirs peut servir de grenade, chacune de ses paroles de projectile et chacun de ses retours de garde de conférence de presse devant les ruines fumantes du couple.

Le conflit appartient aux adultes.

Les accusations graves, aux cadres capables de les examiner.

Les horaires, au calendrier.

Et l’enfant devrait pouvoir retourner à cette activité scandaleusement improductive qu’on appelle l’enfance.

Sans témoigner.

Sans choisir.

Sans certifier.

Sans savoir lequel de ses parents possède la vérité officielle.

Alors l’Institut propose un protocole expérimental.

Il tient en deux lignes :

« À quelle heure le ramènes-tu vendredi ? »

« 18 h. »

Quatre chiffres.

Deux points.

Aucune annexe.

Dossier classé faute de cadavre supplémentaire.

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